MÉDITERRANÉE ORIENTALE : ENJEUX EUROPÉENS ET GÉOPOLITIQUE

CONFÉRENCE – DÉBAT
12 OCTOBRE 2017 –  Mairie du 7e

« MÉDITERRANÉE ORIENTALE : ENJEUX EUROPÉENS ET GÉOPOLITIQUE »

Monsieur Charalambos PETINOS

Historien, spécialiste de la géopolitique de la Méditerranée

 

Introduction par Mme. Antonia BLEY,

Présidente de l’association Pôle européen de Lyon et Rhône-Alpes

Aujourd’hui nous allons aborder un sujet complexe, dont les rebondissements quotidiens et sur notre quotidien,  nous font perdre le fil de la compréhension. Il s’agit de la méditerranée orientale : ses enjeux européens et énergétiques

La Méditerranée orientale a toujours eu et a plus que jamais une importance géostratégique de premier plan, et ses richesses énergétiques, carburant de l’économie, attirent toutes les convoitises.

Les guerres qui s’y déroulent depuis le début de ce siècle, sous couvert de guerre préventive comme en Irak, ou de révolution démocratique comme en Syrie, ont finalement une forte odeur de pétrole et de gaz et embrasent toute la région. Les grandes puissances y sont largement présentes soutenant l’un ou l’autre au gré des opportunités, laissant craindre un affrontement direct notamment entre la Russie et les USA. La Turquie joue dans ce jeu un rôle majeur.

L’émergence d’un état islamique du Levant à cheval sur l’Irak et la Syrie,  prônant un idéal islamique radical et comptant prospérer par la terreur, met en scène des actes d’une rare barbarie. Et on découvre que  des Européens, notamment des Français, sont présents parmi les combattants internationaux de l’EIL. Et cela devient notre problème direct, quand ces combattants reviennent en Europe, et pour certains, commettent des attentas qui ensanglantent nos pays.

Mme Merkel, au nom de l’Union européenne, prône un large accueil pour les réfugiés et des quotas sont imposés aux pays de l’Union européenne. Cette politique clive les pays européens, mais aussi les populations européennes  craignant la présence de terroristes parmi les réfugiés. De plus, la réalité du mouvement migratoire dépassant largement le cadre des lieux de conflit,  en fait  un défi pour l’économie et la cohésion des pays européens.

La Méditerranée orientale c’est aussi la plus grande réserve gazière récemment découverte aux portes de l’Europe impliquant des pays riverains et souvent rivaux, positionnant Chypre encore divisée sur la carte stratégique,  attisant les luttes d’influence sur fond de guerre froide énergétique avec l’objectif du marché européen du gaz.

Pour évoquer tous ces thèmes nous avons invité M. Charalambos PETINOS.

Vous êtes spécialiste de la géopolitique de la Méditerranée orientale et souvent sur zone, vous en revenez d’ailleurs,

Vous avez un atout précieux de plus, car  vous êtes historien, ce qui vous donne la profondeur de champ pour comprendre  les événements qui se déroulent sous nos yeux et pour distinguer causes et conséquences.

Vous êtes l’auteur de nombreux livres sur ces questions dont le plus récent date de cette année 2017 sur un des points névralgiques  et s’intitule

« Où va la Turquie d’Erdogan ?» éditions Variations 2017

 Nous vous remercions d’avoir accepté cette nouvelle invitation car vous êtes pour nous un homme de référence pour cette région du monde et aussi vous remercier pour l’importance du travail que vous avez fait spécialement pour cette conférence et pour  nos auditeurs.

 

« MÉDITERRANÉE ORIENTALE : ENJEUX EUROPÉENS ET GÉOPOLITIQUE »

Monsieur Charalambos PETINOS

 

Nous nous attacherons successivement à l’examen de :

-la situation en Irak et en Syrie,

-la Turquie,

-le gaz naturel

 

  • La situation en Irak et en Syrie –

L’Etat islamique est né sur les décombres de la 2e guerre du Golfe menée par les Etats-Unis, utilisant sur le terrain diverses branches d’Al-Quaïda, sous le leadership de Al-Bagdadi, et sous le nom de Etat Islamique en Irak, en Syrie et au Levant EIL.L’objectif de l’EIL était de faire revivre le califat et mettre sous sa coupe l’ensemble des musulmans du monde.

En Syrie, nous avons eu d’un côté l’Etat islamique et de l’autre d’autres groupes islamiques (Al-Quaïda, salafistes…) combattant également le régime syrien. Une autre composante de la situation de la Syrie : au Nord du pays, la présence et les actions des Turkmènes, soutenus par la Turquie, pour empêcher la naissance d’un état kurde redouté par la Turquie.

La naissance du soulèvement syrien contre Assad, dont le régime n’était certes pas une démocratie patentée, résultait majoritairement d’une coalition de mouvements islamiques qui voulaient le renverser au nom de la démocratie.

L’Etat islamique disposait d’un territoire pour partie sur l’Irak et pour partie sur la Syrie, avec un pouvoir, des ressources notamment très importantes en pétrole, et contrôlait 8 millions de personnes ; le territoire sous son contrôle représentait au plus fort de son expansion l’équivalent de 4 régions françaises.

Leur chef, Al-Baghdadi se voulait le calife de tous les musulmans.

L’intervention de la coalition sous l’égide des Etats-Unis en août 2014 est un fait majeur.

En 2015, la Russie rentre aussi dans le jeu. Assad s’est trouvé un allié important et puissant qui souhaitait le garder au pouvoir, alors que l’Occident, y compris la France, voulaient son départ. La Russie a des intérêts en Syrie avec des bases militaires et des ports.

Au bout de quelques mois, Assad a repris le dessus aidé notamment par l’Iran à travers les populations Chiites qui combattent sur le terrain.

De ce fait, Assad fait partie maintenant de la solution pour la Syrie.

La Turquie contrôle un territoire d’environ 2 000 km2 au nord du pays pour empêcher la formation de la Rojava (la jonction entre toutes les régions à peuplement kurde au nord de la Syrie),  redoutée plus que tout par la Turquie, qui craint la contamination avec ses propres populations kurdes, principalement installés dans le Sud Est du pays.

La Russie a permis à la Turquie de rentrer en Syrie en échange de son aide à la prise d’Alep.

Le fait majeur est la reprise du territoire syrien par Assad, la victoire de la politique de la Russie qui a pris des initiatives et le recul important de l’Etat islamique. Ce recul et la défaite prévisible de l’Etat islamique pose un autre problème, celui des combattants étrangers présents sur le front et qui vont être disséminés partout ; par exemple, on estime qu’il y a encore quelques 700 français dans cette région.

Autre fait majeur très récent, la tentative de la Turquie de créer une poche à Idleb, ville qui a accueilli une bonne partie des combattants partis d’Alep. L’ASL, armée syrienne libre, est quant à elle contrôlée par les Turkmènes, soutenus par la Turquie.

 

  • La Turquie –

La Turquie est née de l’effondrement de l’Empire ottoman lors de la première guerre mondiale, instituée par le traité de Lausanne en 1923.

Atatürk a bâti un pays pratiquement homogène au point de vue de la population en se livrant à   un nettoyage ethnique des populations autochtones, alors que les Turcs étaient les derniers arrivés en Asie Mineure : massacre des Arméniens, des Grecs, des Chrétiens d’Orient et des Kurdes.

Aux yeux d’une grande partie de la population turque, la chose la plus importante qu’il ait réussi a été d’établir un état démocratique, une république laïque, en la préservant de la puissance des confréries musulmanes et en l’arrimant à l’Occident.

Atatürk a fait le choix de l’Occident et mis une distance claire avec l’Orient ottoman.

Un des reproches actuels d’Erdogan à l’encontre d’Atatürk est justement d’avoir coupé les Turcs de leurs racines musulmanes.

Lors de la deuxième guerre mondiale, la Turquie a déclaré la guerre à l’Allemagne trois mois avant la fin des hostilités, juste à temps pour lui assurer une place dans le camp des vainqueurs et bénéficier de l’aide du plan Marshall.

Puis ce fut une succession de coups d’état militaires, pratiquement tous les 10 ans.

Turgut Ozal, devenu président en 1989, a pu arrimer plus solidement la Turquie dans la démocratie.

Mais à partir du milieu des années 1990, la Turquie s’intéresse plus à son passé.

Erdogan a grandi dans le sillage de Erbakan, (Premier ministre en 1996-1997, fondateur du  parti islamique Refah – Parti de la prospérité). Le parti d’Erdogan, l’AKP (parti de la justice et du développement) prend le pouvoir en 2002 et c’est un fait majeur de l’histoire contemporaine du pays.

La politique et l’idéologie du gouvernement de l’AKP est principalement l’œuvre de son conseiller et ensuite ministre des Affaires étrangères et Premier ministre, Ahmet Davutoglu, qui décrit cette idéologie dans son livre Profondeur stratégique. Bien qu’inspirateur de la politique de l’AKP, cela ne l’a pas protégé contre son limogeage un peu plus tard par Erdogan. Ainsi, la Turquie, pensait Davutoglu, doit prendre la place qui lui revient dans le concert des nations.

Samuel Huntington, auteur du Choc des civilisations, disait « ce n’est plus l’idéologie qui dominera les différents ensembles mais la culture » et distinguait sur ce critère différentes zones de civilisation : une civilisation occidentale, une nord-américaine, une africaine, une asiatique, …

Dans cet ordre d’idée, Davutoglu pensait que la Turquie a toute sa place et peut redevenir un pôle d’attraction important dans le monde. Cette pensée explique le comportement de la Turquie à l’égard de ses voisins et dans ses négociations d’adhésion à l’Union européenne.

Sur ce dernier point, la Turquie pense que l’Union européenne doit aussi faire des concessions sur l’acquis communautaire pour que l’adhésion soit possible, mais l’acquis communautaire n’est pas adaptable au gré des candidats.

Dès lors on peut s’interroger sur la place de la religion telle que la conçoit le parti au pouvoir en Turquie dans cette forme de pensée. L’exemple de l’ancien vice-Premier ministre turc, Bülent Arinç, est caractéristique de cette façon de voir les relations UE -Turquie. Lors d’une conférence de presse à Paris, il expliquait qu’il y a « d’autres formes de protection des droits de l’homme que celles que les Européens connaissent ». Sous-entendu évident : la conception islamique des droits de l’homme…

Faire revivre le passé dans le néo-ottomanisme avec son aura sur le monde sunnite, est au cœur de la politique turque.

Dans un premier temps à partir de 2002, Erdogan a utilisé Fethullah Gülen, prédicateur sunnite soufiste, pour mettre à l’écart les militaires.

A l’occasion du scandale Ergenekon en 2007, Erdogan a mis l’armée sous contrôle et les difficultés avec Gülen ont commencé obligeant Gülen à se réfugier aux Etats Unis. Erdogan a pris le contrôle et rêve de réislamiser la Turquie, lui donner une place équivalente à celle de l’Empire ottoman.

Dans le prolongement de sa politique en Turquie, s’est développée une politique d’islamisation de la zone occupée de Chypre. Ainsi, sur un territoire grand comme un tiers de la Corse, ont été édifiées 46 mosquées nouvelles (depuis une dizaine d’années) alors que dans le même temps ont été édifiées seulement 5 écoles. Par ailleurs, le contenu de l’enseignement a été modifié sur le modèle turc, faisant une plus grande place à l’Islam et à la période ottomane notamment.

Le coup d’Etat manqué contre Erdogan en juillet 2016 lui a donné l’occasion d’accuser l’Occident de ne pas l’avoir soutenu. Il a qualifié le coup d’Etat de don de Dieu. Le président turc a pu ainsi donner libre cours à son autoritarisme, mettre sous contrôle tous les démocrates, fermer des journaux, fermer 150 médias et emprisonner des journalistes.

 

  • Les hydrocarbures –

A la fin de l’année 2000, on découvre des champs gaziers sous-marins au large des côtes de Chypre, d’Israël, d’Egypte.

La Convention internationale sur le droit de la mer de 1982 a défini la notion de zone économique exclusive pour gérer les relations entre deux états côtiers se faisant face.

Le principe est que la zone économique exclusive s’étend sur 200 miles marins depuis la côte (un mile marin = 1852 mètres). En cas d’espace insuffisant entre deux pays, il leur appartient de la définir par un accord bilatéral, le principe généralement retenu étant que la frontière passe au milieu. Cette solution a été retenue pour la délimitation de la ZEE entre Chypre et l’Egypte, ou Chypre et Israël.

Chypre a procédé ensuite à la délimitation de 13 parcelles dans sa ZEE et a lancé une série d’appels d’offres internationaux pour donner des licences de recherches/exploitation aux compagnies intéressées et répondant aux standards demandés. La compagnie américaine Noble Energy a obtenu la première licence pour la parcelle No 12 (voir carte). En 2012, le consortium entre l’Italien Eni et le Sud-Coréen Kogas, obtenait trois nouvelles parcelles et Total deux. Enfin, en 2017, Total et l’italien Eni, mais également l’américain Exxon Mobil allié à Qatar Petroleum, signaient de nouveaux contrats avec Chypre (forages annoncés à la deuxième moitié de 2018). L’intérêt des majors pétrolières pour les eaux du Levant a redoublé depuis la découverte de Zohr, un réservoir géant, tout proche des concessions chypriotes mais localisé dans les eaux égyptiennes.

Dès le début du processus, la Turquie a menacé Chypre, prétendant que l’île n’avait pas de ZEE malgré ce que dit la Convention de l’ONU. Pour la Turquie, un des seuls pays ne reconnaissant pas la Convention onusienne, Chypre n’a pas de ZEE, c’est comme si elle n’existait pas ! Inutile de préciser que le gouvernement turc menace de sanctions toutes les compagnies travaillant avec Chypre ! La Turquie a une position sui generis sur cette question. Elle considère – en contradiction totale avec le contenu de la Convention des Nations Unis sur le droit de la mer -, que les îles en mer fermée ou semi-fermée n’ont pas droit à une zone économique exclusive. De cette position découlent également tous les problèmes que la Turquie crée en mer Egée à la Grèce.

Toujours est-il que Noble Energy a annoncé en 2011 avoir découvert dans la parcelle n°12 un gisement de gaz pouvant atteindre entre 100 et 170 milliards de mètres cubes, pour une valeur estimée de 100 milliards d’euros. Cela a été confirmé par un nouveau forage. Total a entamé, le 13 juillet 2017, un forage exploratoire dans la parcelle No 11. Les résultats annoncés le 12 septembre sont encourageants.

La coopération régionale est primordiale. Déjà, un triangle de coopération entre Chypre, la Grèce et Israël est en train de se préciser rapidement. D’autre part, une série de rencontres ont eu lieu et des accords signés entre la Grèce, Chypre, Israël et l’Italie pour procéder à des études de faisabilité et de viabilité économique d’un gazoduc sous-marin depuis le bassin oriental de la Méditerranée, reliant la Grèce et ensuite l’Italie et le reste de l’Europe occidentale. Un autre axe de coopération a pris corps entre Chypre, la Grèce et l’Égypte.

La Méditerranée orientale peut être une source alternative d’approvisionnement énergétique pour l’Union européenne et Chypre étudie divers scénarios de commercialisation en coopération avec les pays voisins. Première possibilité, le transformer en GNL (gaz naturel liquéfié). Cela nécessite la construction d’une usine très chère qui ne serait rentable que si le gaz israélien y était transformé aussi. Deuxième possibilité : un gazoduc sous-marin vers la Grèce. Ou encore l’utilisation des usines de GNL égyptiennes existantes. Le choix dépendra des relations entre les acteurs de la région, ainsi que, notamment, de l’hypothétique réunification de Chypre, et des volumes réels de gaz.

Avec les quantités déjà confirmées dans la parcelle No 12, Chypre peut couvrir 210 ans de sa consommation propre.

Ci-après deux cartes montrant, l’une les différentes ZEE en Méditerranée orientale selon la Convention onusienne et l’autre la ZEE de Chypre avec les compagnies ayant signé des licences d’exploration/exploitation avec le gouvernement chypriote.